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Qu'est ce que le pistage ?

il y a 7 heures
9 min de lecture

A une époque où il semble que l'on soit de plus en plus éloignés de la nature, l'apprentissage des techniques de pistage peut-être une manière de réapprendre à regarder, à écouter et à observer le monde vivant.


Tous les êtres vivants laissent des signes de leurs présences et de leurs activités dans leur environnement. On pense tout de suite à une empreinte dans la boue, mais c'est loin d'être le seul indice de présence d'un animal. Pensez aussi à des poils accrochés à une écorce, un reste de repas, des crottes, des écorces frottées....


une empreinte de blaireau dans un sol mou. image illustrant un exemple de connaissance dans la pistage: reconnaître les empreintes d'animaux.

En étant attentif à ces modifications de notre environnement, puis en accumulant les observations au fil des saisons et des années, nous pouvons accéder à une quantité étonnante d'informations !


Ce qu'on appelle le "pistage" permet ainsi, d'une certaine manière, d'entrer dans le monde animal, sans même avoir besoin de voir l'animal en question.



Mais d'où vient le mot "pistage" ?


Regardons un peu l'étymologie pour y voir plus clair ! Vous le savez peut être, j'aime beaucoup explorer l'histoire des mots !

Aujourd'hui, le terme le plus employé pour parler de cette technique est le pistage. Pourtant, ce mot, avec ce sens précis, est relativement récent. Ce mot est en fait issu du terme "piste" lui même emprunté à l'italien pista au XVIe siècle. A l'origine, le terme pista renvoie aux traces laissées par le passage des chevaux. Le mot italien "pista" vient de pistare : "fouler aux pieds" "broyer" "piler". Puis en français on a formé "pister" à partir de "piste" et enfin "pistage" ! Le verbe "pister", bien qu'attesté au XIXe siècle avec un autre sens, ne prend le sens de "suivre à la trace" qu'au début du XXe siècle, notamment dans le vocabulaire de la chasse.


On se demande alors quel mot était utilisé auparavant !

Et bien, à partir du XIIe siècle, le mot le plus courant pour définir cette pratique était "tracer", c'est à dire : suivre l'animal à la trace. On disait donc qu'on "traçait un animal".


Mais il existe aussi un autre mot, beaucoup moins connu aujourd'hui (promis c'est le dernier ! ): Quêter. Ce verbe apparaît au Moyen Âge, du latin quaerere signifiant chercher. Dans le vocabulaire de la chasse, "quêter" signifie rechercher la voie du gibier, notamment grâce à l'odorat. On parle par exemple d'un chien qui quête un lièvre. Avec ce verbe, il semble que le monde des odeurs soit plus mis en avant pour retrouver l'animal.


Pister, tracer, quêter : trois mots donc pour parler de différentes manières de chercher l'animal à partir des signes qu'il laisse derrière lui. Je pense qu'il est important de revenir sur ce vocabulaire et sur l'histoire associée car cela nous rappelle que le pistage (gardons ce mot) est historiquement associé aux pratiques de chasse. Même si aujourd'hui ces techniques sont utilisés au delà de cette pratique, notamment dans les domaines écologiques.



Le pistage chez les communautés de chasseurs-cueilleurs


Je pense que le terme chasse devrait prendre un "s" car à travers le monde, il existe une multitude de pratique de chasse(s) et il faut se garder des généralités. Que ce soit au sein des groupes de chasseurs-cueilleurs ou bien dans les zones rurales ou encore les chasses à courre, toutes ces pratiques sont bien différentes les unes des autres.


Ici je souhaite parler des communautés de chasseurs-cueilleurs qui dépendent de la chasse pour leur subsistance. Il y en a des centaines à travers le monde. Il peut être tentant de penser que tous ces groupes, éloignés pourtant culturellement les uns des autres, possèdent les mêmes savoirs, les mêmes manières d'observer la nature. Mais ces savoirs ne sont pas universels: ils varient selon les environnements, les espèces, les techniques et les cultures. Ainsi, il existe une multitude de manières de percevoir, de lire les traces et d’interpréter les signes du vivant. Un pisteur Batek de Malaisie pistant dans la forêt tropicale du Taman Negara aura développé des capacités tout à fait différentes d'un pisteur Ju/'Hoansi San du Kalahari par exemple ! Par exemple, tandis que les Batek se focalisent plus sur les mouvements à la cime des arbres, la végétation dense de la forêt tropicale rendant les traces au sol presque invisibles, les Ju/'Hoansi San, évoluant dans un milieu aride avec une végétation parsemée et basse, focalisent leur attention sur les traces laissées au sol. Il faut étudier le pisteur dans son milieu, pris dans les interrelations entre tous les vivants, pour espérer comprendre la manière dont il parvient à percevoir et interpréter son environnement.


Je suis un chasseur Waata en train de marcher dans la brousse au Kenya. On y voit un grand arbre. Nous sommes en recherche d'abeilles sauvages pour rapporter du miel au village.
Kenya 2019: je pars en brousse avec un chasseur traditionnel Waata à la recherche de miel d'abeilles sauvages


Le pistage c'est beaucoup plus que (seulement) reconnaître des empreintes !


Quand on pense au pistage, on imagine tout de suite que c'est une technique de reconnaissance d'empreintes. Mais le pistage, (ou devrais-je dire les différentes techniques de pistages!) tel que pratiqué différemment à travers le monde est bien plus complexe et riche que seulement lire des empreintes !


Le chercheur Tuck-Po Lye dans son article Tracking with Batek Hunter-Gatherers of Malaysia, explique justement que pour les Batek, "le pistage n'est pas limité à l'interprétation des suites d'empreintes, des traces [*tracks dans le texte original] ou alors la notion de traces doit être élargie pour inclure les traces qu'on ne peut voir mais qu'on peut entendre et sentir. Il continue en disant que "le pistage c'est un engagement multisensoriel". Dans son article, il montre que le pistage nécessite de mobiliser tous ses sens en fonction des besoins du moment et, plus précisément, il explique qu'il faut savoir déterminer, grâce aux compétences acquises, quelles informations sont pertinentes et lesquelles ne le sont pas. Car tout n'est pas pertinent, tout le temps.


Donc pister ce n'est pas seulement repérer et reconnaître les empreintes des animaux. Cela nécessite d'engager tout son corps, tous ses sens (et plus encore, nous le verrons ensuite).


Il est vrai que dans notre culture occidentale, le sens de la vue est omniprésent : vous lisez cet article avec vos yeux, vous regardez votre téléphone (parfois pendant des heures), vous travaillez peut-être sur un ordinateur. Pour vous détendre vous allez au cinéma, vous regardez une série en streaming ou vous allez faire une balade pour profiter d'un point de vue !! Bon j'exagère un peu ahaha car nous pouvons aussi assister à un concert et faire plaisir à notre sens auditif (même si, personnellement, je trouve que c'est souvent trop fort et ça provoque l'inverse de faire du bien à mes oreilles!). Nous pouvons aussi aller au restaurant pour satisfaire nos sens du goût et de l'odorat (mais voyez aussi que le visuel est très important dans la présentation des plats !).


D'ailleurs vous pouvez faire le test du vocabulaire.

Observez cette photo cible et décrivez-là en dix adjectifs.


un paysage du zimbabwe avec une construction religieuse. Les contrastes de couleurs sont saisissants. C'est le test pour développer son vocabulaire visuel.
Paysage au Zimbabwe, 2015

C'est bon?


Maintenant choisissez une odeur cible et essayez de la décrire en dix adjectifs.... c'est plus difficile non??!


Nous manquons considérablement de vocabulaire quand il s'agit des sens de l'odorat, de l'ouïe et du goût. Mais quand on étudie les champs linguistiques autour du sensoriel de certaines cultures, comme les Batek, on observe qu'ils ont développé un vocabulaire impressionnant pour définir des odeurs ou des bruits.


Quand on débute en pistage, comme le sens de la vue est omniprésent dans notre culture, toute notre énergie est focalisée dessus (et c'est normal, ne soyez pas trop dur envers vous même!). Mais, effectivement, le pistage étant un engagement multisensoriel, chaque sens vous apporte des informations différentes et complémentaires : le chant d'un oiseau, l'odeur d'une urine ou l'odeur d'un végétal, l'humidité d'un sol, le son d'un battement d'ailes...



Aller-retour entre la connaissance et le terrain


Au-delà d'un engagement multisensoriel, pister nécessite de mobiliser un savoir préalable au milieu dans lequel nous évoluons. Repérer des indices de présence est une chose, les reconnaître en est une autre, mais ensuite il faut faire "parler" ces éléments éparpillés afin de donner du sens et d'obtenir la réponse souhaitée. Et cela ne peut-être possible qu'avec un savoir préalablement acquis. Ce savoir s'obtient soit par la transmission, comme c'est le cas encore dans les sociétés rurales, traditionnelles, de chasseurs cueilleurs ou agro-pastorales, soit par les échanges d'expériences entre individus, soit encore par la littérature scientifique (naturaliste, éthologie par exemple). Les trois à la fois c'est encore mieux !


Gardez à l'esprit qu'on ne devient jamais un pisteur tout seul. Ce serait prétentieux de penser cela, compte tenu de l'immensité des connaissances que cela requiert, sans compter l'apprentissage du corps qui demande aussi de l'expérience.


Je dis souvent que lorsqu'on veut progresser dans notre pratique, il faut faire des allers retours entre le champs de la connaissance (transmise par d'autres) et le terrain. D'ailleurs le chercheur Tuck-Po Lye utilise cette formulation en anglais "search knowledgeably": les Batek cherchent sur le terrain en mobilisant un savoir préalable.


La conclusion de tout ça, c'est qu'il faut d'abord savoir où et quoi regarder pour commencer à trouver quelque chose, et ensuite il faut pouvoir mobiliser sa propre expérience et l'expérience du groupe (proche ou éloigné) pour savoir comment analyser et obtenir ainsi une réponse.


Pour finir sur ce point, il faut sortir de la croyance qu'il y aurait des "gènes de pisteur". J'ai parfois entendu des personnes dire que les peuples autochtones, chasseurs-cueilleurs ou non, auraient cette capacité innée. Je ne suis pas d'accord avec cette idée. Tout d'abord, j'ai rencontré des communautés de chasseurs-cueilleurs au Kenya durant mes recherches, et tous les membres du groupe ne montraient pas d'attrait particulier pour se rendre en brousse, pour chercher des indices, et/ou pour pister des animaux. Et pour ceux qui étaient intéressés, ils devaient suivre les "anciens" pour apprendre auprès d'eux.


Ensuite, derrière cette idée se cache la croyance que tous les pisteurs du monde mobilisent les mêmes regards, les mêmes connaissances, les mêmes savoir-faire. Mais comme nous venons de le voir auparavant, il y a une diversité de manière de pratiquer le pistage, en fonction des milieux environnementaux et culturels.


Le pistage est un apprentissage comme un autre. Tout le monde en est capable, à condition d'être patient et motivé par cette connaissance.




un jeune homme portant une nasse remplie d'oiseaux. Ces oiseaux sont consommés par la population rurale.
Mai 2015: un jeune Zimbabwéen m'expliquant sa technique pour attraper des petits oiseaux. Il pose un piège sur un arbre apprécié par l'oiseau ou bien il utilise une nasse en l'appâtant . Ceci nécessite une longue observation de cet oiseau pour comprendre son comportement.


Pourquoi apprendre à pister de nos jours ?


Mais alors quel intérêt de savoir pister si on ne vit pas de chasse-cueillette ?

C'est une très bonne question !!

Nous venons de parler de la pratique du pistage dans le cadre d'une pratique de chasse-cueillette, mais les connaissances obtenues grâce au pistage peuvent servir dans maintes situations. Prenons l'exemple d'éleveurs de bovins ou caprins, vivant en zone rurale dans des milieux où vivent aussi de nombreux animaux sauvages. Le pistage est très utile pour repérer les signes de présence de prédateurs comme des panthères, lions, hyènes.. et ainsi pouvoir anticiper les attaques sur les troupeaux. Si nous pensons aux agriculteurs, le pistage leur apporte la connaissance de la présence de prédateurs avides de leurs récoltes, comme les sangliers en Europe, les éléphants et singes en Afrique et en Asie...



jeune enfant zimbabwéenne tenant une chèvre dans les bras
Zimbabwe 2015: Une jeune enfant tenant une chèvre dans les bras. Communauté Nambya vivant de l'élevage et de l'agriculture.

En plus de cet aspect pratique pour les éleveurs et agriculteurs, le pistage est de plus en plus apprécié par des professionnels travaillant dans le domaine (vaste!) de la nature ou bien par des particuliers souhaitant apprendre davantage sur le milieu dans lequel ils vivent.


Finalement, au delà d'une simple technique de chasse, le pistage permet d’accéder à un savoir écologique qui nous aide à mieux comprendre le monde et permet de rendre visible tous ces vivants qui évoluent avec nous. Et ainsi, cela permet de faire des ajustements pour cohabiter au mieux avec tous les autres vivants.


Et cela me fait penser à cette phrase de Baptiste Morizot, dans son livre Sur la piste animale, 2018:


"Ce pistage"écosensible" inaugure un autre rapport au monde vivant, qui devient simultanément plus aventureux et plus accueillant : aventureux parce qu'il se passe plein de choses, tout se comporte, tout est un peu plus riche d'étrange, toute relation même au fond du jardin mérite d'être explorée ; et plus hospitalier parce que ce n'est plus de la nature muette et inerte dans un cosmos absurde, mais des vivants comme nous [...]."


Pour conclure, je dirais que pister réenchante le monde, repeuple les milieux de leurs habitants qu'on tend à oublier du fait de leur discrétion. Pister permet aussi de travailler notre sensibilité au monde, notre empathie envers d'autres formes de vie, car cet apprentissage nécessite de se mettre à la place d'un autre, parfois très différent de soi, pour progressivement voir le monde à travers ses yeux. Enfin, pister ouvre un champ d'études et de questionnements tellement vastes sur le vivant et si vous adorez réfléchir et apprendre alors c'est sûr que ça va vous plaire !!



Article écrit à la main et avec mon cerveau sans IA


Bibliographie:


Tuck-Po Lye, Tracking with Batek Hunter-Gatherers of Malaysia in A.Pastoors, T.Lenssen-Erz (eds.), Reading Prehistoric Human Tracks, 2021


Morizot Baptiste, Sur la piste animale, Actes Sud, Mondes sauvages, 2018


Pierre-Louis Duchartre, Dictionnaire de la chasse, Société nouvelle des éditions du chêne, 1973


Réflexion inspirée par mes études de terrain au Kenya et Zimbabwe et mes propres pratiques et expériences de pistage en France et en Afrique.



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